Le journal de George : Mission Beaujolais

Cette saison, mon coéquipier, colocataire et ami George Jary tient régulièrement un carnet de route sur le site The British Continental.

Ce site relaie l’actualité des coureurs britanniques engagés dans des équipes Continental ou élite amateur. Dans son dernier article, George raconte nos deux participations au Tour du Beaujolais. La première alors que je débarquais dans l’équipe, la seconde au bout d’un an au Pays Basque et beaucoup d’aventures…

La version originale est en ligne sur le site du British Continental. Avec leur permission, j’écris ici la traduction française :

« J’ai crevé. Nous n’avions pas de voiture suiveuse avec nous. Je n’arrivais pas à le croire. Je ne savais pas quoi faire. Pendant un moment, jeter mon vélo du haut du pont le plus proche m’a semblé la meilleure option. »

La lanterne rouge

« Le coureur qui termine dernier du classement général du Tour de France est surnommé « lanterne rouge » [« titre » remis à Lawson Craddock en 2018, en photo ci-dessous]. Le nom vient de la lanterne de sécurité que portait le dernier wagon des trains au début des années 1900. Bien qu’il n’y ait aucune récompense remise à la lanterne rouge à son arrivée à Paris, ce titre est une distinction honorifique, en mémoire des efforts et de la persévérance déployés simplement pour terminer une course de trois semaines.

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Après la Seconde Guerre Mondiale, le Giro d’Italia est allé plus loin que la lanterne rouge du Tour et récompensait d’un maillot distinctif le dernier coureur du classement général. Le « maglia nera », maillot noir, a été attribué pour la première fois en 1946. C’était en partie dû aux efforts du gouvernement d’après-guerre pour promouvoir une philosophie méritocratique, où le travail acharné paie. Le public pouvait voir le maillot noir souffrir en montagne en sachant qu’il serait récompensé pour ses efforts à l’arrivée.

Le maillot noir a gagné en popularité au fil des années, au point que les coureurs de disputaient l’honneur d’être le dernier classé. Chaque année avait son lot d’histoires de coureurs s’arrêtant déjeuner au passage d’un village dans le but de perdre du temps au classement général. L’une de ces histoires les plus célèbres a comme protagoniste un coureur appelé Malabrocca, qui se cacha dans la citerne d’une ferme jusqu’à ce qu’il soit certain que ses rivaux aient terminé depuis longtemps, avant de passer la ligne des heures après la course. En 1951, les organisateurs perdirent patience avec les histoires à la Malabrocca, et la compétition pour le maillot noir fut supprimée. Cependant plus récemment, le maillot noir a été réintroduit dans la version Espoirs (réservée aux coureurs de moins de 23 ans) du Giro. Mais avec des délais très stricts à chaque étape, je doute qu’on entende parler de coureurs cachés dans des buissons ou s’arrêtant au bar.

Plus tôt ce mois-ci j’ai appris qu’il n’y a aucun prix de ce type remis à celui qui termine dernier du Tour du Beaujolais…

Photo : Patrick Berjot

Retour dans le Beaujolais

Cette saison, c’était mon deuxième passage dans le Beaujolais avec Eiser Hirumet. Juste au Nord de Lyon, cette région plus connue pour son vin est située à une bonne dizaine d’heures de route de notre base, Durango. En 2018 comme en 2019, le Tour du Beaujolais se courait en trois étapes. La première, une course en ligne vallonnée d’environ 150 kilomètres le samedi, suivie le dimanche par ce que presque tous les coureurs détestent : une journée en deux tronçons. Cette année le dernier jour commençait par une intense étape de 55 kilomètres parsemées de courtes mais difficiles côtes. Suivait dans l’après-midi une course de 100 kilomètres se terminant au sommet du col de première catégorie, le Mont Brouilly.

« J’ai fini par nommer les ascensions en fonction des coureurs Français auxquelles elles pourraient le mieux convenir; une montée régulière était une Chavanel, une plus longue et plus raide était plus une Bardet, et les courtes pentes raides étaient classées comme Alaphilippe. »

L’édition de l’an dernier du Tour du Beaujolais était la première course avec l’équipe pour mon colocataire Hugo. Étant Français, et ayant fait ses études pendant six ans à Lyon, il connaissait bien les routes. La soirée précédant la course j’ai commencé à le questionner sur le parcours. Nous n’avions qu’une carte mal imprimée, avec les montées surlignées mais aucun profil des étapes. Je voulais en savoir plus sur le parcours et où la course pourrait se faire. Je me souviens de pointer un endroit sur la carte et de demander à Hugo si la montée pouvait être difficile. Le problème était qu’Hugo n’avait pas parlé Espagnol depuis son passage à notre stage de pré-saison 5 mois auparavant. Donc bien qu’il ait depuis réussi son année de master dans sa deuxième langue, à ce moment l’année dernière son Espagnol n’était pas très clair. Au bout d’un moment, j’ai fini par nommer les ascensions en fonction des coureurs Français auxquelles elles pourraient le mieux convenir; une montée régulière était une Chavanel, une plus longue et plus raide était plus une Bardet, et les courtes pentes raides étaient classées comme Alaphilippe.

Cette année Hugo et moi étions beaucoup mieux préparés. Nous avons fait le voyage quelques jours plus tôt, quittant Durango le lundi avant de retrouver l’équipe à son arrivée plus tard dans la semaine. Notre plan, imaginé lors d’une longue sortie d’entraînement cet hiver, passait par trois différents Airbnb et deux sorties de reconnaissances qui couvraient les trois étapes. Après une partie de Tetris de haut niveau pour charger nos sacs, vélos, roues d’entraînement et de course dans la voiture d’Hugo, la Mission Beaujolais était lancée.

La course de l’an dernier

Pendant le voyage, nous sommes revenus sur notre expérience de la course de l’année précédente. Hugo était en bonne condition mais j’avais passé un week-end très difficile. La course a eu lieu au moment de la saison où je souffrais le plus de problèmes respiratoires. J’ai été appelé au dernier moment. Puis j’ai réussi à casser mon câble de dérailleur la nuit précédant la première étape. Le câble était resté coincé dans la gaine. Heureusement Hugo m’a proposé de me conduire chez son vélociste avant la course, une faveur que j’allais rembourser plus tard dans le week-end.

Photo : Patrick Berjot

L’année dernière, je n’étais pas préparé pour ce qui nous attendait sur la première étape. La course était neutralisée jusqu’au pied d’une longue montée, qui ne le paraissait pas tant sur la carte alors Hugo et moi l’avions classée en Gallopin alors que c’était bien plus une Pinot. Je m’étais retrouvé dans le dernier peloton à 130 kilomètres de l’arrivée.

Au départ de la dernière étape de l’année dernière, Hugo portait le maillot rose (remis au coureur de 2ème catégorie le mieux classé au général).

Cette année, alors que nous étions dans le trafic chaotique autour de Bordeaux, qui marquait la moitié du chemin parcouru lors du premier jour de la Mission Beaujolais, Hugo m’a expliqué le système des catégories français. Il avait déjà tenté de clarifier les choses pour moi et pour l’équipe plusieurs fois quand il portait le maillot rose en 2018. Je me souviens que j’étais perdu mais j’avais compris au moins une chose : le Tour du Beaujolais est une course de haut niveau parce qu’il y a 12 équipes de DN1 au départ, mais les DN1 peuvent aussi avoir des coureurs de 2ème catégorie dans leur rang. Et de toute façon, un maillot distinctif signifie un passage sur le podium, donc il faut le défendre.

A 60 kilomètres de l’arrivée finale en 2018, Hugo glissa dans un virage couvert de sable et chuta. Je n’avais pas vu la chute mais en regardant derrière mois je le vis remonter sur son vélo. Je me relevai, me laissant distancer par le peloton et la file de voitures suiveuses, jusqu’à me retrouver seul. Puis Hugo me rattrapa. Nous devions encore parcourir 30 kilomètres sur des routes relativement plates suivies d’un col de 7 kilomètres et une descente jusqu’à la ville de Beaujeu, où était située l’arrivée. Je n’allais pas pouvoir être d’une grande aide pour Hugo dans le col donc je décidai de rouler aussi fort que je le pouvais sur la partie plate avec lui dans ma roue. Avec mon abri sur le plat et les efforts d’Hugo dans la montée nous avions réussi à conserver son maillot rose.

Photo : Patrick Berjot

Mission Beaujolais: 2019

Après une semaine en France à se familiariser avec les trois étapes, nous sommes entrés dans la partie finale de la Mission Beaujolais. Hugo et moi nous sommes chargés du briefing d’avant-course. Nous avions réduit la course à un point clé. La première étape démarrait par une longue montée progressive, peut-être une Calmejane. Puis nous prenions un virage en épingle pour aborder une montée plus raide et plus étroite, définitivement plus une Barguil. Au sommet de cette première ascension Calmejane-Barguil nous enchaînions avec une section technique d’envion 35 kilomètres, globalement descendante. Avec le peloton déjà étiré dans la montée, cette partie pouvait convenir à une échappée donc nous devions être bien positionnés au moment du virage en épingle.

Photo : Eiser Hirumet

« Dans le dernier kilomètre de la montée j’étais en souffrance, m’accrochant à l’arrière du premier groupe. »

5 minutes après le départ, le ciel nous est tombé sur la tête. Nous savions que de la pluie était annoncée mais avec les 30 degrés sur la ligne de départ c’était difficile à croire. Nous avons passé la première heure sous une tempête tropicale, la plus forte pluie sous laquelle j’ai jamais couru, mais nous sommes restés concentrés sur notre tactique d’équipe. J’avais repéré le dernier village dans la montée juste avant le virage crucial. Au passage à Saint-Just-d’Avray j’ai réalisé un gros effort pour me porter à l’avant du groupe, avec deux équipiers dans ma roue.

Dans le dernier kilomètre de la montée j’étais en souffrance, m’accrochant à l’arrière du premier groupe. Avec le pluie qui tombait fort, le convoi de voiture était aussi nerveux que les coureurs. Les directeurs sportifs actionnaient leurs klaxons et suivaient de près la voiture des commissaires, qui dirigeait le convoi. C’est normal : les équipes mettent la pression sur les arbitres pour passer les coureurs lâchés avant le sommet du col pour pouvoir être plus proches de leurs coureurs encore dans le peloton dans la descente. Plus les voitures sont proches des coureurs plus elles sont rapides à intervenir en cas de crevaison ou de chute.

Alors que le sommet était en vue, le coureur devant moi a laissé un trou de la longueur d’un vélo et deux voitures nous ont immédiatement passé. Avant que je m’en rende compte, j’étais en train de perdre du terrain. Parfois c’est un avantage de faire la descente dans la file des voitures car on peut bénéficier de leur aspiration, mais dans les virages serrés les vélos vont plus vite que les voitures. A chaque tournant je devais freiner fort pour éviter de percuter la vitre arrière de la voiture devant moi et rejoindre le mécano assis à l’arrière. Dans les virages où je n’avais pas à esquiver les voitures, je pouvais m’engager plus, à une ou deux reprises j’ai entendu un son qui ressemblait à un velcro se détachant tout seul : mes boyaux dérapaient sur du gravier.

« Je doublais des coureurs qui déchaussaient un pied et utilisaient leur jambe comme balancier pour rester en équilibre. »

Je doublais des coureurs qui déchaussaient un pied et utilisaient leur jambe comme balancier pour rester en équilibre. C’était le chaos et ça a duré ce qui m’a semblé des heures. Sans arrêt un groupe de coureurs perdait le contact dans les virages tandis que d’autres prenaient l’aspiration des voitures et accéléraient.

Enfin, à 65 kilomètres de l’arrivée, un grand gruppetto s’est formé et nous avons commencé à collaborer pour rallier l’arrivée. J’étais déçu mais, à 25 kilomètres de l’arrivée, je me suis raisonné. Nous étions une quarantaine dans le gruppetto, peut-être plus nombreux que dans le groupe de tête. Nous allions perdre du temps mais nous allions tous prendre le départ le lendemain et peut-être aller mieux, car nous n’avions pas souffert autant que ceux qui luttaient pour la victoire. Et puis j’ai crevé. Nous n’avions pas de voiture suiveuse avec nous. Je n’arrivais pas à le croire. Je ne savais pas quoi faire. Pendant un moment, jeter mon vélo du haut du pont le plus proche m’a semblé la meilleure option.

Heureusement pour mon vélo, j’ai vu un gros panneau de la course au loin : 1 kilomètre avant le sprint intermédiaire. J’ai repris mon chemin en poussant mon vélo. Le sprint intermédiaire était à l’entrée du circuit final de 20 kilomètres, où le fourgon de notre équipe était garé. J’ai commencé à courir, après tout ce que j’avais enduré il fallait que je franchisse la ligne avant d’être hors délai.

Alors que les spectateurs m’encourageaient ironiquement pendant que le claudiquais avec mes cales, j’ai atteint le parking et récupéré une roue de mon équipe. Pour finir j’ai roulé seul les 20 derniers kilomètres pour terminer 40 minutes après le vainqueur. Tout juste dans les temps.

Dès que nous avons pris le départ de la deuxième étape le dimanche matin, j’ai su que j’allais devoir souffrir jusqu’à l’arrivée. Je n’avais pas récupéré de mon duathlon de quatre heures et demie. Certains appellent cela les courbatures, plus scientifiquement cela réfère au DOMS (delayed onset muscle fatigue, douleur musculaire d’apparition retardée). Tous les cyclistes connaissent cette sensation. C’est ce qu’un coureur ressent le matin suivant les premières séances de musculation l’hiver ou si vous essayez de courir ou jouer au football après n’avoir fait que rouler à vélo toute la saison.

Après deux étapes de souffrance, à l’arrivée au sommet du Mont Brouilly, Hugo et moi avons pris du recul sur notre week-end. L’équipe a réussi un Tour honorable. Les gars ont été actifs dans les attaques sur les deuxième et troisième étapes, avec mon coéquipier Franklin Archibold, du Panama, particulièrement en forme.

A l’arrivée au sommet du Mont Brouilly

J’étais heureux d’en terminer. Honoré d’avoir remporté la Lanterne Rouge avec une marge confortable de 7 minutes sans avoir eu à me cacher dans un bar ou une citerne.

Photo : Patrick Berjot

Bilan de mi-saison

Ma semaine en France a marqué la moitié de ma saison, je suis ensuite rentré à Londres pour une pause d’une semaine sans entraînement ni course. En considérant bien mon année, je n’ai pas atteint le niveau auquel je courrais il y a quelques saisons mais je suis confiant d’être sur le bon chemin pour retrouver la forme cet été.

Pour ceux qui aiment les données de puissance: ma puissance normalisée était de 350 W lors de la première heure de la première étape du Beaujolais, un peu plus de 5 Watts par kilo pour moi, mon plus haut score de 2019. J’ai déjà obtenu des données plus hautes les saisons précédentes donc j’espère pouvoir encore progresser pour les 3 prochains mois de courses.

Comme toujours, merci au Dave Rayner Fund. »

Photo miniature de l’article : Adrian Sainz

About the author

Mi-cycliste, mi-étudiant en ingénierie mécanique à l'INSA Lyon.
En échange Erasmus à l'Université du Pays Basque à Bilbao pour l'année 2018/2019. J'ai regardé 300 fois "l'Auberge Espagnole" et "Le vélo de Ghislain Lambert" avant de me lancer dans l'aventure.

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